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Waziristan, formation au jihad et canular amoureux

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La quatrième et cinquième journées d’audience dans le procès de la « filière afghane » d’acheminements des combattants jihadistes se sont focalisés sur la personnalité du jeune Hicham Beyayo. Né en 1985, cinquième d’une fraterie de 7 enfants, ce jeune Anderlechtois du quartier de la place communale comparaît devant le tribunal correctionnel  de Bruxelles pour répondre des lourdes accusations d’appartenance et de participation à des activités terroristes mais surtout pour tentatives d’attentats terroristes sur le territoire belge. Pourtant, le profil de ce jeune garçon, au look intello avec des lunettes rondes et maîtrisant parfaitement les subtilités de la langue française en plus de l’arabe, fascinera plusieurs observateurs dans la salle d’audience. 

Après des études secondaires « sans problème » à l’institut Notre-Dame d’Anderlecht,  Hicham Beyayo entame des études de droit, qu’il ratera, en 2005 et 2006. Pendant ces études de droit, il fait la connaissance de sa copine Brion qui sera mêlée indirectement par la suite à ses ennuis jihadistes. Dans l’intervalle, il passe ses vacances d’été à Bodrum (Turquie) pour reprendre dès septembre 2006 des études de biochimie et physique qu’il réussira du premier coup cette fois mais seulement la première année. Il abandonne donc après la première année en sciences dures à l’université parce qu’il doit préparer son voyage pour le Waziristan en compagnie de son nouvel ami Moez Garsallaoui qu’il a connu par l’intermédiaire de son épouse Malika El Aroud. Le 23/09/06, Hicham Beyayo part à nouveau pour la Turquie mais pas pour rejoindre une station balnéaire comme Bodrum mais pour rejoindre la Syrie par la frontière terrestre dès le lendemain de son arrivée. En compagnie de son ami d’enfance, le chocolatier-pâtissier Ali El Ghanouti, il se rend à Damas avec comme projet de parfaire sa connaissance de la langue arabe mais ils reviennet tous les deux en Belgique, en passant par l’aéroport d’Antalya, après 14 jours d’errance à Damas sans pouvoir s’inscrire à des cours. Il déclare que ce voyage (1.500 euros) a été financé par sa bourse d’études obtenue lors de ses études en Belgique.  De retour en Belgique, Beyayo travaille au café de son frère Le Triangle pour financer ses études mais il quitte ce lieu lorsque son frère décide de servir de l’alcool à ses clients. Passionné par les sites et les forums internet diffusant des informations à caractère islamique, il tombe sur le parcours de Malika El Aroud, commande son livre Les Soldats de lumière et ressent de l’admiration pour le parcours de la veuve d’Abd el-Sattar Dahmane. Puis, Beyayo entame une discussion par MSN avec l’auteure qui lui présentera son nouveau mari (Moez) début 2006 qui lui annoncera par la suite lors d’une rencontre qu' »une route s’est enfin ouverte pour rejoindre les Talibans en Afghanistan« . « On avait déjà discuté plusieurs fois de cette piste en fonction de l’actualité, des injustices envers les musulmans. Puis Moez m’a dit qu’il avait eu un ou plusieurs contacts avec des gens en Turquie et il a d’ailleurs fait plusieurs voyages en Turquie pour préparer le terrain. Notre décision de partir a été prise très tôt mais il ne fallait pas en parler autour de nous, ni à nos amis, ni à nos familles« . En Belgique, lors d’un repas dans un snack à Anderlecht, Moez Garsalloui annonce à Hicham Beyayo que le serveur du snack (un certain Bouali Zrihoul) fera partie du voyage. Afin de préparer leur voyage, les candidats jihadistes font des grosses courses dans un magasin de matériel de trecking. 

Des passeurs arabes en Turquie

Après les courses, le groupe de 4 jeunes (2 Belges et 2 Français) combattants se réunit à Istanbul où ils décident de loger dans deux hôtels différents afin de ne pas attirer l’attention. Après le départ de Moez Garsallaoui en éclaireur, c’est Hicham Beyayo qui semble gérer les démarches pratiques pour le groupe. Tous les soirs, deux par deux, les jeunes rôdent autour de la mosquée Beyazit à Istanbul pour tenter d’entrer en contact avec des passeurs parlant l’arabe. « On a un moment eu un problème d’argent à Istanbul parce qu’on ne faisait pas trop attention à nos dépenses, on mangeait dans les restos sans trop regarder. On a finalement été sur internet pour régler ce problème car une personne nous a envoyé de l’argent par Western Union », explique Hicham Beyayo sur interpellation du juge.  Le contact est finalement établi avec un passeur qui leur achète des billets de bus pour aller dans la ville de Van à l’Est du pays. Durée du trajet en bus : environ 15 heures. Arrivé dans cette ville an soir du 23/12/07, le groupe est d’abord dépouillé par les passeurs qui leurs demandent encore plus d’argent que prévu et confisquent « sous la contrainte » leurs passeports marocains que les jeunes s’apprêtaient à brûler en leur disant « ça peut toujours servir« . « Ces passeurs étaient assez agressifs, comme des bandits et il n’avait pas l’air très catholiques. On devait payer 1.500 euros à la base mais ils ont dit sur place qu’on devait encore payer 500 dollars en plus parce qu’on était des Arabes et ensuite ils nous ont volés nos équipements achetés au magasin de trecking« , se rappelle-t-il. Dans la ville de Van, un groupe a le temps d’envoyer encore quelques emails à partir d’un cybercafé et d’acheter quelque chose à manger. Puis, les 4 jeunes se séparent à nouveau en deux pour traverser la frontière iranienne à pied à travers les montagnes.  Avec eux, on retrouve un autre passeur qui leur donne « des contacts utiles » en cas d’arrestation par les autorités iraniennes.

Le calvaire iranien

Pour passer la frontière terrestre turco-iranienne, ils doivent attendre la pleine lune pour « voir le chemin entre les montagnes » tout en affrontant les conditions météorologiques difficiles : « on avait de la neige jusqu’aux hances, on utilisait un drap blanc pour se cacher et la traversée consistait à accomplir rapidement les 10 heures de marche dans le blizzard. En fait, on avait payé les passeurs turcs jusqu’à Van, puis le deal était de payer une moitié d’une autre somme au passeur de la frontière turco-iranienne et il reçoit l’autre moitié à l’arrivée en Iran comme ça il est forcé d’amener tous ses passagers« . Sur le chemin, les futurs guerriers souffrent, certains veulent faire demi-tour, d’autres tombent malades, un médecin iranien suggère d’amputer carrément l’un des passagers qui souffrent de gonflement à la jambe. Finalement, le groupe arrive épuisé dans la ville de Tabriz (Iran) où le premier groupe arrive à récupérer un peu tandis que le deuxième groupe doit passer la nuit dans une voiture à -20°C. « Impossible de dormir, on était gelé dans cette voiture« , précise Hicham Beyayo. Deux jours pour rejoindre Téhéran en bus puis 12 jours pour arriver à Zahedan (Iran) où les jeunes sont accueillis par « les frères tadjiks » et ont accès à une ligne fixe pour passer quelques coups de fils. Le groupe se dirige vers la ville pakistanaise de Peshawar mais comme Benazzir Bhutto vient d’être assassinée la veille, les contrôles policiers à la frontière sont renforcés, ils sont dès lors obligés de faire un détour en pick-up pour tenter de passer à travers un chemin dans le désert.

Le budget commence sérieusement à peser : billets d’avion pour arriver en Turquie + les prix des hôtels à Istanbul + 1.500 euros (+ 500 dollars d’extorsion) pour organiser le passage via Van + 150 dollars pour le logement et la nourriture jusqu’à Zahedan + 300 dollars pour le passage d’Iran vers le Pakistan et encore quelques centaines de dollars à partir de Peshawar.   

Formation jihadiste

Arrivés enfin à Bannu (Pakistan), les jeunes retrouvent les combattants talibans qui… ne savent pas vraiment quoi faire de ces jeunes qu’ils n’attendaient pas.  « On leur a dit, comme convenu, qu’on venait de la part de Moez Garsallaoui mais ils ne nous attendaient pas du tout. Ils attendaient plutôt deux autres arabes qui leur avait été annoncés« , précise Hicham Beyayo. Bien qu’inattendu, le groupe des jeunes combattants européens est hébergé par le chef taliban pachtoune, « quelqu’un de flamboyant« , de la région. Moez Garsallaoui les rejoint, ils s’achètent des équipements militaires (900 euros par personne pour 1 AK47, 1 gilet tactique, 1 veste de camouflage et quelques grenades) et ils partent vers une autre résidence pour entamer 5 jours de formation à caractère religieux et militaire. « Les matins, on a eu des cours de rappel sur les piliers de l’islam et les après-midis des cours de combat et de jihad. Pendant cette formation, il y avait aussi des Turcs qui riaient beaucoup mais ils ne sentaient pas bons. Il y avait un jeune de 18 ans qui avait déjà combattu. On était au total 16 personnes, la formation était donnée en langue arabe et la plupart des instructeurs était originaires de pays arabes. On a aussi dû remplir un formulaire portant l’entête de l’Emirat islamique d’Afghanistan, un logo avec un Coran au milieu et deux épées, comptant une vingtaine de questions dont une qui demandait notre avis sur les opérations martyres. C’était gênant mais je suis resté neutre en disant que je n’étais pas prêt à faire ce genre d’actes. Je ne pense pas que le groupe auprès duquel j’étais se livrait à des attentats suicides mais il y a tellement de groupes sur place qu’il se pourrait qu’il y ait une demande à ce sujet et par déduction une recherche de volontaires« . Hicham Beyayo expliquera que la formation comprenait des cours sur les mines, le GPS, la radio, l’armement et les explosifs qu’il n’a pas pu participer à toutes les formations à cause des problèmes de santé. Le groupe veut d’abord se rendre sur les terrains de combat pour affronter des troupes occidentales mais leurs chefs (Driss, Abdelhafik et Moez) leur refusent parce que les chefs talibans déclarent qu’ils n’ont pas besoin d’eux. « C’était très mal organisé, ce n’est pas une armée régulière mais plutôt des factions armés qui partent au combat. On reconnaissait les talibans aux gilets tactiques, treillis militaire et au turban. On est sorti très peu de fois finalement et on était obligé de dormir avec nos kalachnikovs parce que la guerre pouvait éclater à tout moment. Mais en matière d’organisation, c’était la ‘soupe’ ou la totale désorganisation ». Malades et fatigués, les jeunes apprennent la nomination de Moez Garsallaoui comme chef mais ils refusent d’appliquer les ordres de garde. Une dispute éclate entre eux (entre Moez et les 4 jeunes) et Beyayo tente brièvement de fuir le camp d’entraînement avec un ami mais ils font demi-tour parce qu’ils avaient oublié de prendre un GPS pour s’orienter. De retour au camp, le groupe en entier négocie son retour vers la Belgique mais le chef Driss (de nationalité autrichienne?) tente de les dissuader en invoquant des versets du Coran. Finalement, 3 des 4 combattants jihadistes européens décident de rentrer (le jeune Hamza El Alami restera et perdra la vie) en Belgique.

Le retour en Belgique

De retour du Waziristan en Belgique, Hicham Beyayo transmet un message à son ex-copine Brion dans lequel il annonce sa participation prochaine à « une opération » au terme de laquelle il ne reviendrait pas. Intercepté par les services anti-terroristes belges, ce message est interprété comme un signe d’un attentat terroriste imminent sur le territoire belge et déclenche une série de perquisitions en décembre 2008 et l’arrestation de différents membres présumés de cette filière. Interpellé ce lundi (15/03/2010) par le tribunal correctionnel de Bruxelles, Hicham Beyayo affirme que ce message était en réalité « une blague« , « un canular« , destinée à mettre la pression sur son ancienne amie en vue de la récupérer. Au cours d’une rencontre dans un hôtel, Hicham Beyayo aurait avoué à celle-ci qu’il avait mis en place un scénario. « C’est un jeu assez bizarre. Il a eu plus d’effet que je voulais. Je ne suis pas fier » a-t-il déclaré.

« Je pense que tout peuple qui se fait agresser a le droit d’organiser sa défense, c’est ce qu’on appelle le jihad défensif. Maintenant on peut discuter des méthodes et mettre de côté les attentats suicides. Je suis toujours musulman et j’estime que le peuple qui est attaqué a le droit de résister mais sur base de mon expérience au Waziristan, je trouve inutile que des jeunes s’engagent, même religieusement, dans ce conflit car c’est un problème a résoudre entre Afghans. Avec notre expérience, on a découvert qu’un tel engagement était une grande perte de temps, une grosse perte d’argent et beaucoup de prises de risques, c’est vraiment beaucoup d’efforts pour absolument rien. Même sur le plan religieux, c’est une tentative inutile parce que le jihad défensif est une obligation qui incombe au peuple attaqué et s’il n’arrive pas à repousser l’ennemi, c’est alors une obligation qui incombe aux musulmans des pays voisins. Par ailleurs, les talibans nous ont clairement fait comprendre qu’ils n’avaient pas besoin de nous. Si j’avais pu rencontrer quelqu’un qui m’avait expliquer cela avant de partir, jamais je ne serai parti dans une telle aventure mais ce sont des sites internets comme <ribaat> et <minbar> qui ont influencé ma décision de partir« , déclare Hicham Beyayo.

Interpellé sur Al Qaeda, Beyayo rappelle qu’il a été rejoindre les talibans et pas Al Qaeda qu’il considère comme « des terroristes, en tout cas on leur reproche des actes terroristes que je réprouve aussi« . « C’est internet qui permet à Al Qaeda d’exister car aujourd’hui Al Qaeda est plus une idéologie qu’une organisation. Aujourd’hui, beaucoup de groupes se réclament d’Al Qaeda sans y être organiquement liés« .   

(PARLEMENTO – INDEPENDENT NEWS AGENCY)

Written by Karim Adil

17/03/2010 à 12:05

Publié dans Religions

9 Réponses

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  1. Quelle odyssée…en tous cas ça nuance pas mal ce qu’on peut mettre derrière les mots « terrorisme », « jihad » etc…Merci de ces comptes-rendus qu’on ne trouvera malheureusement jamais ailleurs qu’ici, Mehmet

    Hammam

    18/03/2010 at 8:10

  2. Pourquoi le condamnerait-on à une peine de prison ?
    Je crois qu’il a compris et que la prison ne lui ferait aucun bien.

    S’il était condamné (pour quoi?), ne vaudrait-il pas mieux l’astreindre à un travail d’utilité publique, comme faire un tour dans les écoles, voire les mosquées pour raconter son expérience ?

    anniebannie

    18/03/2010 at 12:37

  3. Merci Monsieur de vos compte-rendu d’audience.

    A+

    18/03/2010 at 1:09

  4. Qu’ils le prêtent aux Etats Unis pendant 1 an, le temps de récolter la Vraie histoire de son périple…et non pas ces histoires à l’eau de rose qu’il nous livre à son « procès » se faisant presque passé pour une victime…

    ah!ah!ah!

    18/03/2010 at 1:47

  5. eau de rose ? elle est où ?
    bien sûr qu’il a été victime de son idéalisme

    anniebannie

    18/03/2010 at 4:02

  6. La défense démande aux juges de se prononcer sur la question si les événements en Afghanistan sont une guerre ou du terrorisme. Si les juges suivent la défense dans l’argumentation que c’est une guerre, ils ne pourraient donc pas condamner quelqun pour terrorisme qui se porte volontaire à une guerre.

    Sauf… Mais si ce conflit est une guerre, selon les juges, ca voudrait dire que la Belgique, qui participe aux hostilités là-bas, est en guerre elle aussi. Et un ressortissant belge qui essaie de joindre les troupes adversaires serait-il donc condamnable pour haute-trahison? Ou est-ce que ca ne s’applique qu’aux militaires belges pas aux civilistes belges?

    Assez marrant, la défense essaie donc de faire le procès à la « guerre contre le terrorisme » qui, parce que l’adversaire n’est que des terroristes, n’est pas une guerre… Je suis curieux comment ca va finir.

    malte

    18/03/2010 at 7:42

  7. […] Waziristan, formation au jihad et canular amoureux « Parlemento.com […]

  8. alger

    hichem

    26/12/2010 at 7:24


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